Ou comment un téléphone, un TGV et quelques préjugés contre les littéraires ont failli gâcher une belle surprise.
Il est des visiteurs qui annoncent leur arrivée avec discrétion. D’autres préfèrent le faire avec tambours et trompettes. Mon jeune frère et ami Godefroid, lui, a choisi le téléphone.
Mon téléphone sonne.
En découvrant le nom affiché sur l’écran, je décroche avec l’enthousiasme de celui qui retrouve un ami de longue date.
— Allô !
Silence.
Enfin, pas tout à fait. J’entends quelques bruits indistincts, mais mon interlocuteur semble ignorer totalement mon existence. Comme si j’étais devenu transparent. La communication s’interrompt.
Quelques secondes plus tard, il rappelle.
Même scénario.
Cette fois, je me demande si mon téléphone n’a pas décidé de me jouer un mauvais tour. Ou peut-être que Bruxelles et l’Afrique du Sud entretiennent une vieille querelle diplomatique que j’ignore.
Le téléphone sonne une troisième fois.
Je me dis que l’insistance est souvent le signe d’une bonne intention. Je décroche donc avec une détermination renouvelée et, comme un acteur déclamant une tirade au théâtre, je lance son nom à pleine voix :
— Godefroid !
Je l’entends enfin.
Lui aussi m’entend… du moins je l’espère.
Car pendant plusieurs minutes, chacun parle comme s’il participait à une émission de radio différente. Pourtant, malgré les caprices de la technologie, je reconnais immédiatement sa voix. Certaines voix traversent les années sans prendre une ride. Celle de Godefroid fait partie de cette catégorie rare. Son timbre vocal si particulier n’avait pas changé d’un iota.
Il m’annonce alors son prochain voyage vers Rome. Après son séjour aux abords du plus petit État du monde, le Vatican, il promet de me recontacter.
Au cours de notre échange, je lui confie attendre également des nouvelles de notre ami Daniel. C’est alors qu’il m’avoue un secret.
Daniel et lui avaient prévu de venir ensemble sans rien me dire.
Une surprise.
Une vraie.
Malheureusement, comme souvent dans la vie, les surprises ont parfois leur propre sens de l’humour. Un grave accident de circulation avait empêché Daniel d’embarquer. Hospitalisé avec son chauffeur, il traversait une période particulièrement douloureuse. Le troisième passager, le professeur Abel Kabemba Musendek, mon ami d’enfance n’avait malheureusement pas survécu à l’accident. Une tragédie qui assombrissait ce qui devait être un simple voyage entre amis.
Les jours passent.
Je découvre vite que mon visiteur n’est pas homme à se perdre, même dans les lieux les plus inconnus. Lorsqu’il quitte Rome pour Tours, en France, il me prévient. Lorsqu’il prend son train, il me prévient encore. Lorsqu’il change de quai, il me prévient également. À croire que les satellites européens travaillaient désormais sous ses ordres. Durant les deux derniers jours de son périple français, j’ai reçu plus de bulletins d’information de sa part que n’en diffuse une chaîne de télévision en continu.
Mais le moment décisif approche.
L’arrivée à Bruxelles-Midi.
À partir de cet instant, mon téléphone entre dans une activité frénétique.
Il sonne. Puis résonne. Puis insiste. Godefroid veut savoir où je suis.
Mieux encore : il veut être certain que je suis bien là.
On devine dans sa voix une légère inquiétude. Peut-être redoute-t-il qu’une fois descendu du TGV, il disparaisse dans un mystérieux trou noir belge, englouti quelque part entre les gaufres, les frites et les couloirs labyrinthiques de la gare. Pendant ce temps, je marche tranquillement dans le grand hall. Je fais les cent pas. Puis encore cent autres.
Cette attente me permet d’observer les autres comités d’accueil. Certains scrutent chaque visage avec une concentration digne d’un agent des services secrets. D’autres consultent leur téléphone toutes les trente secondes comme si l’appareil allait soudain leur révéler la position exacte de leur visiteur. Finalement, je me poste devant la sortie des voyageurs en provenance de Paris.
Les passagers défilent.
Un premier.
Un deuxième.
Une famille entière.
Deux touristes perdus.
Trois hommes d’affaires pressés.
Mais toujours pas de Godefroid.
Mon téléphone sonne à nouveau.
C’est lui.
Sa voix trahit désormais une inquiétude proche du niveau d’alerte maximal.
— MUKUBWA Tu es où ?
Je lui répète calmement que je suis bien dans le hall.
Je crois percevoir dans son silence qu’il ne me croit qu’à moitié.
Puis soudain, dans la foule, mon regard s’arrête sur un homme rivé à son téléphone. Il relève la tête. Nos regards se croisent.
Et aussitôt, il pousse un cri de victoire. Nous éclatons de rire. Les accolades se succèdent.
La joie des retrouvailles efface instantanément les kilomètres, les années et les appels téléphoniques ratés. Oui, il s’agit bien de Godefroid Kiense, que beaucoup connaissent également sous le nom de Godfrey.
La version anglophone de son prénom annonce déjà son pays de résidence : l’Afrique du Sud.
À ses côtés se tient son épouse, Maman Esther.
Discrète, élégante et attentionnée, elle veille sur lui avec cette vigilance affectueuse que seules les grandes histoires d’amour savent inspirer.
Les mots de bienvenue s’échangent.
L’émotion est sincère.
Les sourires abondants.
Les bagages trouvent leur place dans la voiture.
Mes hôtes s’installent confortablement.
Je démarre.
À peine quelques mètres plus loin, je me tourne vers Godefroid et lui annonce avec le plus grand sérieux :
— Mon cher, tu te trouves actuellement dans la voiture d’un littéraire.
Il me regarde sans comprendre.
Je poursuis :
— Oui, un vrai littéraire. Un authentique. Un spécimen protégé.
Soudain, il comprend.
Je viens de lui rappeler l’une de ses plaisanteries favorites.
Depuis des années, lors de nos rencontres entre anciens de la RUASHI, il soutient avec une conviction désarmante que tout ce qui est utile, efficace et positif dans ce monde est forcément l’œuvre d’un commercial.
Les littéraires, selon sa théorie « révolutionnaire » , ne produiraient que des discours, des métaphores et des poèmes.
À cette évocation, il éclate de rire.
Un rire sonore. Contagieux. Un rire qui fait vibrer l’habitacle.
Pendant plusieurs minutes, il peine même à retrouver son souffle. Intérieurement je me dis : Ça c’est un but magistral marqué par un littéraire pour tous les littéraires longtemps humiliés et moqués par un commercial. Il fallait bien cela pour ce généreux Godé, autre diminutif préféré de son prénom pour ses proches. Lui qui a l’humour facile et toujours agréable. Un visiteur pas comme les autres.
Ainsi commence son séjour bruxellois.
Lorsque la voiture s’arrête devant la maison, il s’étonne déjà.
— C’est tout près ?
Le trajet lui a semblé trop court.
Il faut dire qu’entre les souvenirs de la Ruashi, les nouvelles des amis, les anecdotes du passé et les éclats de rire, nous avions oublié de regarder la route. Mais ce n’est que le début. Ci-dessous quelques images marquantes de leur séjour, notamment la signature du livre d’or et la visite de l ’ATOMIUM .




Demain est un autre jour.
Bruxelles ouvre ses bras à ses visiteurs. Et moi, je souhaite simplement bienvenue à Godefroid ou Godfrey si vous insistez, à Maman Esther et à tous ceux qui portent la Ruashi dans leur cœur un merveilleux séjour dans la capitale belge. Bonne séance de travail ! Bienvenue !
Chez nous c’est chez vous !
ZADAIN KASONGO T.
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